De la micro-production à la fabrication industrielle : le parcours des innovateurs manufacturiers québécois

19/3/2025

Résumé

La récente montée des tensions tarifaires entre le Canada et les États-Unis crée paradoxalement un moment stratégique pour l'innovation manufacturière québécoise. Comme le démontrent les expériences partagées lors du Hardtech Innovators Meetup de février 2025 à Montréal, la techno-industrialisation transforme l'équation économique traditionnelle de la production. Alors que les tarifs américains menacent jusqu'à 41% des coûts pour certains produits, les entrepreneurs québécois prouvent qu'avec une planification stratégique et des approches innovantes, la fabrication locale peut rivaliser avec l'Asie tout en offrant des marges supérieures et une meilleure qualité. Plus qu'une simple adaptation aux circonstances, l'expérience partagée par les entrepreneurs lors du HIM nous permet de concevoir différemment et avec ambition la fabrication nord-américaine.

Introduction

Le récent Hardtech Innovators Meetup a réuni quatre entrepreneurs manufacturiers québécois qui redéfinissent les règles du jeu de la production locale. Katherine Homuth (SRTX), Nick Saltarelli (Mid-Day Squares), Sophie Roy (anciennement d'Oatbox) et Pierre-Edouard G. (Fabli) ont partagé leurs parcours inspirants, de la micro-production à l'échelle industrielle, démontrant comment innovation et audace transforment les défis en opportunités.

Katherine Homuth, Nick Saltarelli et Sophie Roy

Réimaginer l'économie manufacturière

"Nous devons utiliser des niveaux d'information et de logiciels si élevés dans notre façon de fabriquer que le coût de la main-d'œuvre n'est essentiellement pas un coût d'intrant pertinent," explique Katherine Homuth de SRTX. Cette approche, qu'elle nomme "techno-industrialisation", déplace l'avantage concurrentiel des coûts de main-d'œuvre vers les coûts énergétiques, positionnant naturellement le Québec comme un centre de fabrication idéal.

Pierre-Édouard Goriaux de Fabli renforce cette vision : "Nos partenaires manufacturiers sont en concurrence directe avec la Chine et leur seul avantage est de ramener la production ici. Ils doivent trouver des solutions innovantes pour rester compétitifs. Et la réalité? Toute notre chaîne d'approvisionnement québécoise rivalise déjà avec la Chine."

Cette perspective est confirmée par son expérience concrète : "Nous avons gagné environ 15 dollars canadiens de marge par rapport à la fabrication en Chine, tout en développant un produit de qualité nettement supérieure."

Comme le résume parfaitement Goriaux : "Le Québec est au sommet à de nombreux niveaux. C'est le moment de fabriquer ici."

Commencer petit, penser grand

Nick Saltarelli de Mid-Day Squares partage une perspective qui a résonné tout au long de la discussion : "Vous n'avez pas besoin de sommes astronomiques pour créer une industrie manufacturière incroyable—commencez simplement à fabriquer (just make shit)"

Son entreprise illustre parfaitement cette philosophie, ayant débuté la production dans un condo avant de passer à une cuisine commerciale, puis à une opération entièrement industrialisée.

"Quand nous avons analysé les options, l'écart entre nos matières premières et le coût final proposé par les fabricants sous contrat n'avait pas de sens," explique Saltarelli. Après avoir évalué 26 différents fabricants sous contrat, Mid-Day Squares a choisi une approche incrémentale pour construire sa propre capacité de production.

"Personne dans son bon sens n'allait nous donner de l'argent pour construire une usine, considérant qu'aucun membre de l'équipe fondatrice n'avait d'expérience dans ce domaine précis," ajoute-t-il. Cette approche "micro-usine" permet aux entreprises de valider leurs concepts avant de rechercher des investissements importants.

L'intégration verticale comme avantage stratégique

Pour SRTX, la décision d'acquérir une usine de bonneterie fermée en 2019 n'était pas simplement tactique—elle représentait un pivot fondamental. "Les matériaux nécessaires pour résoudre notre problème provenaient essentiellement du monde balistique," explique Katherine Homuth. "Ils cassaient toutes les machines textiles standard."

Cette audacieuse acquisition a transformé l'entreprise, la faisant passer d'une opération de garage à "la plus grande usine de bonneterie du Canada", seulement quelques mois avant que la COVID ne frappe.

S'adapter aux défis des tarifs

Les tarifs américains imminents représentent une menace significative pour les fabricants canadiens. Katherine Homuth partage que son entreprise a dû prendre la difficile décision de mettre temporairement à pied 40% de leur main-d'œuvre, anticipant des tarifs potentiels de 41% sur les produits expédiés aux États-Unis, qui représentent 85% de leur activité.

"C'est véritablement désastreux pour le Canada si cela se produit—mais nous agissons rapidement pour nous adapter et protéger notre industrie," souligne-t-elle.

Sa stratégie face à cette tempête se déploie en trois axes :

  1. Restructurer la chaîne d'approvisionnement pour s'approvisionner localement
  2. Accélérer le développement du marché canadien
  3. Réduire temporairement les effectifs pour assurer la continuité des activités

Malgré ces défis, les panélistes restent optimistes. Sophie Roy d'Oatbox observe : "Les Canadiens sont fiers d'acheter canadien, et nous constatons beaucoup plus de traction sur le marché canadien." Ce sentiment crée un rempart contre les perturbations commerciales internationales tout en renforçant la force des marques nationales.

L'avenir de la fabrication

Les intervenants ont souligné que l'avenir de la fabrication ne repose pas sur la recherche d'une main-d'œuvre à faible coût, mais sur l'adoption de la techno-industrialisation.

L'énergie propre et abordable du Québec positionne parfaitement la province pour cette révolution manufacturière. Comme l'a observé Katherine Homuth : "Le Canada possède l'une des énergies les moins chères et les plus propres au monde. C'est l'endroit parfait pour construire la techno-industrialisation."

Nick Saltarelli ajoute une dimension inspirante à cette vision : "Nous entendons parler du PIB dans les nouvelles tout le temps... chacun d'entre nous contribue littéralement au PIB dans notre bureau chaque jour. Nous sommes un organisme vivant qui respire et qui crée."

Conclusion

Plus que jamais, il est crucial de reconnaître la force du secteur manufacturier québécois. Au lieu de chercher à l'étranger, les entreprises ont l'opportunité de puiser dans l'expertise, le talent et l'infrastructure qui existent déjà ici. De nombreuses entreprises prouvent que des produits de classe mondiale peuvent être fabriqués localement, réduisant la dépendance à des chaînes d'approvisionnement mondiales incertaines.

En priorisant les fabricants québécois, nous pouvons stimuler l'innovation, créer des emplois et bâtir une industrie plus résiliente. 

Le consensus est clair : en investissant dans les capacités de fabrication locales, en adoptant l'automatisation et en capitalisant sur les avantages inhérents du Québec, les entreprises peuvent construire des modèles résilients qui contribuent à la croissance économique tout en réduisant la dépendance aux chaînes d'approvisionnement mondiales incertaines.

Modératrice : Julie White (MEQ - Manufacturiers & Exportateurs du Québec)